La créativité passée au crible des sciences cognitives

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Le concept de la créativité en psychologie et en neurosciences a été principalement abordé au 20ème siècle. Elle se définit aujourd'hui comme la capacité à produire un travail qui est à la fois original (nouveau, inhabituel, inattendu) et de qualité (utile, bon, adapté)(1,2). En ce sens, la créativité peut se manifester dans plusieurs activités de la vie quotidienne. Nous pouvons être créatifs en repensant la fonction d’un objet, en dansant du hip hop sur de la musique classique, ou en résolvant un problème. De par cette définition, il est important de délier le concept de la créativité à celui de l’art.



Mais sommes-nous tous égaux face à la créativité ? Est-il possible de mesurer sa capacité à être créatif ? Les théories les plus communément admises sur la créativité ont servi de piliers pour construire de nombreux tests (2,3,4,5). Ces tests se présentent sous la forme de résolution de problèmes et évaluent le score créatif de chacun. Il ainsi possible de mesurer un concept si abstrait.


La théorie de Mednick - célèbre scientifique en psychologie et en psychiatrie - est une des théories modèles dans le domaine de la créativité. La pensée créative y est décrite comme la formation d’éléments associatifs en nouvelles combinaisons (2) : ces nouvelles combinaisons doivent répondre aux exigences d’un contexte et/ou être utiles. Pour parvenir à former ces nouvelles combinaisons, nous engageons « une pensée associative », c’est-à-dire que nous associons plusieurs éléments entre eux. Les tests de créativité qui se basent sur la théorie de Mednick partent du postulat que les gens plus créatifs seraient plus aptes à s’affranchir d’associations stéréotypiques (i.e. le concept “femme” est lié à “homme”) afin de produire des associations plus lointaines mais toujours cohérentes (i.e. “femme” pourrait être lié à “pomme” relativement à Adam et Eve). Selon Mednick, la capacité à produire un travail original et utile repose donc sur la capacité à faire le lien entre plusieurs éléments distants et à se défaire d’associations fortes et préétablies.


Une des tâches développées par Mednick pour évaluer la créativité est la « Remote Associate Task » ou RAT. Dans cette tâche, il est demandé au sujet de fournir un mot en lien avec trois mots préalablement donnés. Par exemple, le sujet fournira le mot « télévision » après avoir lu les mots « poste, programme, câble ». Qu’en serait-il pour « affaire, robe, mettre » ? La réponse reste encore relativement simple : « vêtement ». Mais plus la distance sémantique entre les trois mots est élevée, plus la tâche est difficile, et plus sa réussite révèle d’un niveau élevé de créativité. Par exemple, sauriez-vous trouver ce qui réunit les triplets suivants « Éclat, boire, briser » et « Courant, libre, aspect » ? (Réponses à la fin de l’article).


Vous savez dorénavant qu'est-ce que la créativité et comment évaluer cette dernière. Il reste cependant une dernière question à investiguer: comment la créativité se matérialise dans notre cerveau? Pour répondre à cette question, j'ai travaillé avec Emmanuelle Volle et l'équipe FrontLab au sein de l’institut du Cerveau et de la Moelle Epinière à Paris.

Notre hypothèse était la suivante: les personnes plus créatives sollicitent différemment leurs cerveaux par rapport aux personnes moins créatives (vulgairement: les personnes plus créatives sont "câblées" différemment des personnes moins créatives). Par conséquent, comprendre la différence d’activité cérébrale entre les personnes créatives et les personnes moins créatives permet de définir les régions et les réseaux neuronaux clefs de la créativité. Brièvement (mais très brièvement), c’est sur cette différence que nous avons basé nos résultats. Par exemple, si vous voulez comprendre pour quelle raison un lièvre court plus vite qu’une tortue, vous étudierez les différences morphologiques qui résident entre ces deux espèces !

Premièrement, il nous faut donc distinguer les personnes créatives des personnes moins créatives. Pour ce faire, nous avons calculé les scores de créativité de chacun des individus en utilisant une version améliorée de la tâche RAT. Une fois le distinguo établi, il nous a fallu sonder la différence entre un cerveau créatif et un cerveau moins créatif grâce à l'imagerie cérébrale. La méthode d'imagerie cérébrale que nous avons utilisée pour mesurer l'activité cérébrale de chaque individu est l'IRMf (Imagerie par Résonnance Magnétique fonctionnelle). Pour établir le lien entre "créativité" et "activité cérébrale", nous avons par la suite corrélé (associé) les scores de créativité de chaque individu à leurs résultats d'IRMf. Pour résumer, l’IRMf permet, d’une part, d’identifier spatialement des régions cérébrales activées et les scores permettent, d’autre part, d’évaluer la capacité créative de chacun de ces individus. C'est le résultat de cette corrélation qui nous permettra de savoir où ce matérialise la créativité dans notre cerveau.


Il se trouve qu’énormément de régions sont impliquées dans la créativité. Chaque région interagit

entre elles et s'activent simultanément: c'est ce qu'on appelle un réseau neuronal. Cela peut être expliqué par le fait qu’être créatif requiert d’avoir une bonne mémoire, une bonne flexibilité cognitive, une bonne capacité de synthèse et d’autres fonctions cognitives majeures. Cependant, certains réseaux semblent être davantage sollicités comme les réseaux fronto-pariétaux (cortex frontal et pariétal), des réseaux temporaux (par exemple responsable du langage) et un réseau actif lorsque notre cerveau n’est pas engagé dans une tâche précise (le réseau du mode par défaut pour les connaisseurs) (6). Ces résultats ont été confirmés par la publication d'un article (7). Deux réseaux neuronaux ont été ciblés pour expliquer le processus créatif: le réseau frontopariéto-temporal latéral et le réseau du mode par défaut. Le premier exerce un contrôle sur nos pensées et nos comportements afin de sélectionner les idées les plus pertinentes. Le deuxième est responsable de la pensée spontanée: il nous permettrait d'associer spontanément deux idées. La créativité est donc répartie de manière distribuée dans le cerveau et se manifeste sous la forme de réseaux neuronaux. Je vous demande donc de bannir pour toujours la phrase suivante: l'hémisphère droit est responsable de la créativité.





Le test de Mednick, sous toutes ses formes, est ainsi un bon moyen de mesure et un support pour identifier les mécanismes de notre cerveau qui sous-tendent la pensée créative. Néanmoins, il faut tout de même garder à l’esprit que la théorie de Mednick et la tâche qui en découle sont un moyen comme un autre pour évaluer la créativité et qu’évidemment, une théorie en science est contestable! Sans doute aurait-il fallu tester la RAT face à des cerveaux reconnus mondialement ingénieux de nos derniers siècles : Van Gogh ou Descartes auraient-ils été jugés créatifs ?


Lydia Bessaï


NB: Vous voulez en savoir plus sur la créativité? J’organise et j'anime des ateliers de créativité afin de vous donner des clefs théoriques et pratiques pour être davantage créatifs! Rendez-vous dans l'onglet "Creativity Workshop".



BIBLIOGRAPHIE

1. Dietrich A. (2004). « The cognitive neuroscience of creativity ». Psychon. Bull. Rev. 11, 1011–1026.

2. Mednick S. A. « The associative basis of the creative process ». Psychol. Rev. 69, 220–232 (1962).

3. Torrance E. P. « Predictive Validity of the Torrance Tests of Creative Thinking ». J.Creat. Behav. 6, 236–262 (1972).

4. Guilford J. P. « Creativity ». Am. Psychol. 5, 444–454 (1950).

5. Guilford J. P. « Intelligence Has Three Facets. There Are Numerous Intellectual Abilities, but They Fall Neatly into a Rational System ». Science (New York, N.Y.) 160, no 3828 (10 mai 1968): 615‑20.

6. Smith S.M., Fox P.T., Miller K.L., Glahn D.C., Fox P.M., Mackay C.E., Filippini N., et al. «

Correspondence of the Brain’s Functional Architecture during Activation and Rest ». Proceedings

of the National Academy of Sciences 106, no 31 (8 avril 2009): 13040‑45.

7. Bendetowicz D, Urbanski M, Garcin B, Foulon C, Levy R, Bréchemier ML, Rosso C, Thiebaut de Schotten M, Volle E. Brain. "Two critical brain networks for generation and combination of remote associations". 2017 Nov 22.



Réponse aux tests de créativité :

« Eclat, boire, briser » : verre

« Courant, libre, aspect » : air

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